On pourrait commencer l'histoire du jour comme ces séries policières qui débutent par le dénouement et dont toute la trame de l'épisode consiste à expliquer pourquoi on en est arrivé là. Je vais prendre le même procédé: sur la Grand Place de Bruxelles, au XV e siècle, alors que la ville s'est émancipée des seigneurs et a cédé depuis bien longtemps aux sirènes de l'art gothique, les pavés sont tachés de sang. C'est la tête fendue et la bouche ouverte rejetant encore le liquide rouge de Ruysbroeck, l'architecte de l'hôtel de ville. Les gens répandent la rumeur qui s'avère vraie: il s'est suicidé. Mais pourquoi en est-il arrivé à un tel geste de desespoir?

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Le lieu de la tragédie

 

Si on remonte le temps et si on cultive l'ironie, on emploierait bien le "Il était une fois" des contes de Perraut ou des frères Grimm mais tout en retenant l'idée que ceux-ci déversaient dans leur monde enchanté les pulsions perverses d'une société qui avait besoin de se rassurer autour d'histoires. Alors, il était une fois, un architecte le sourire simplet jusqu'aux oreilles qui tenait sous le bras les plans de l'hôtel de ville. Monsieur Ruysbroeck laissait entrevoir son sourire blanc colgate car il avait été choisi pour réaliser l'hôtel de ville de Bruxelles. Au départ, tout allait pour le mieux. Ruysbroeck donnait des ordres à ses ouvriers qu'il épuisait surement jusqu'à la mort ou jusqu'à la sudation (j'exagère un peu pour que vous jubiliez de sa mort à la fin). L'ouvrage prenait forme petit à petit. Tellement orgueilleux, il avait prononcé quelques phrases qui seraient lourdes de sens: "Plutôt me donner au diable que de laisser cet hôtel de ville inachevé". Le diable, cette créature maléfique que tout le monde craignait car on disait que son monde, l'enfer, était un barbecue géant de chair humaine et où il paraît que quelques monstres vous bouffent en vous trempant dans la sauce béarnaise. Un moine surgit alors de nulle part et proposa de l'or à Ruysbroek pour tenir ses promesses. Mais en acceptant, il ne comprit pas qu'il venait de pactiser avec le diable car dans les yeux du moine brûlaient les flammes diaboliques (et là intro de "Thriller" en guise de bande son). Les jours passent et la première partie de l'édifice se termina sans souci apparent ou alors quelques morts parmi les ouvriers. On installa par la suite la flèche comme tout beffroi flamand qui se respecte. Mais la peine et le chaos pointèrent le bout de leur nez. Rigoureux et méthodique, Ruysbroeck souhaitait pour le bâtiment une parfaite symétrie mais de l'autre côté de la flèche alors qu'il commençait à déblayer le terrain, un gouffre fit son apparition. Pensant d'abord à le combler, il se rendit vite compte que c'était Mission impossible et qu'il n'avait pas de Tom Cruise sous la main ni de Chuck Norris car Chuck Norris sait tout faire. Il demanda de l'aide au moine mais celui-ci ne le secourut aucunement. Il dut se résigner à laisser l'édifice inachevé. Lorsque l'hôtel de ville fut présenté à la population, sa réaction devant un côté plus court que l'autre ne se fit pas attendre et le jugement fut sans appel: "Bouh tu es nul", "On te sauvera pas aux prochaines nominations" (ce côté un peu "Secret Story" n'a pas été prouvé) ... Désarçonné, montré du doigt, hué, il se résigna à gravir les marches et monta jusqu'au haut de la flèche. Le diable se frottait les mains devant ce spectacle. Ruysbroeck regarda le vide, se boucha le nez et fit un plongeon sans retour vers la mort. Le bruit fut sourd, les os craquèrent et la faucheuse vint l'emmener en enfer. Car la morale médiévale à retenir est la suivante: le suicide est un péché et toute personne qui pêche va en enfer. Paix dans les flammes Ruysbroeck.

 

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Une flèche mortelle

Pour tout vous avouer, cette histoire sordide n'est qu'une légende fausse mais diablement prenante qu'on raconte aux touristes pour leur expliquer l'asymétrie des deux côtés de l'hôtel de ville. D'autres changent un peu la version et affirment que Ruysbroeck s'est pendu. A vous de composer et de faire votre choix. De toute manière, plusieurs architectes se sont succédés sur cet ouvrage. Ruysbroeck n'était qu'un parmi tant d'autres. Celui qu'aujourd'hui tout le monde aime sacrifier car ça n'a pas changé: on aime toujours autant se raconter des histoires.