La place Navone ou piazza Navona en italien a pris ce nom pour la simple et bonne raison que sa forme nous fait penser à celle d'un navire. Bien à tomber, la fontaine des Fleuves (Fontana dei Fiumi) en son centre nous fait naviguer à travers le monde.

Un petit bijou de l'art baroque signé Le Bernin, commandé par le pape Innocent X, où tout est un mouvement déchirant mais jamais destructeur. Ici, les 4 statues sont en mouvement et Le Bernin va même plus loin en donnant à son décor une fougue rarement égalée dans les fontaines voir même indépassable. Ici, 4 personnages qui sont autant les uns que les autres des allégories aux 4 coins du monde avec une vision qui est celle du XVII e siècle, entre préjugés et fascination pour ces mondes lointains, en particulier l'Amérique qu'on ne connaît pas encore très bien même après un siècle de colonisations. Pour l'Europe, c'est le Danube qui est choisi, et non pas le Tibre, du fait de l'étirement presque sans fin entre Budapest et Vienne. Le Nil pour l'Afrique qui a la tête voilée car sa source n'est pas connue. Cette méconnaissance fascine d'ailleurs les explorateurs qui aimeraient mettre le grapin dessus et en tirer ainsi un moyen de gloire. Pourtant, il faudra attendre le XIX e siècle pour résoudre le mystère. Pour l'Asie le Gange et pour le petit nouveau américain le Rio de la Plata. On pourrait s'étonner que ce ne soit pas l'Amazone, fleuve le plus long du monde mais il faut replacer l'oeuvre dans son contexte: le Brésil et l'Amérique du Sud en général ne sont exploités qu'au niveau des côtes et les terres sont encore très méconnues. Les statues de marbre gesticulent alors que Le Bernin a donné l'idée saisissante qu'un vent fort passait par là tordant les arbres. Ce déchaînement de la nature permet de hisser le baroque au sommet de son art. Pourtant au milieu de ce tohu bohu planétaire où les frontières culturelles sont plus que marquées, l'art classique vient rompre avec le semi chaos et impose l'équilibre tant attendu comme pour éviter que la Terre ne vacille. Le Bernin a positionné un obélisque datant de l'époque romaine exécutée à l'époque de l'empereur Domitien. C'est précisément au XVII e siècle que l'Europe après s'être ébahie pour les oeuvres antiques pousse encore plus loin le processus et fouille ses sites archéologiques. Rome est sur les starting blocs bien évidemment. La conséquence fâcheuse de ce nouvel intérêt est que ces sites archéologiques ont été mutilés à maintes reprises pour placer obélisques et statues sur les fontaines, les places ou les palais. Faire du neuf avec du vieux, ce n'est pas récent. C'est donc dans un voyage intemporel et multicontinental que nous plonge cette merveilleuse fontaine.